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Posts Tagged ‘François Roustang’

Puis-je m’ouvrir vraiment à l’autre si je n’ai pas d’abord faire le vide en moi ? Tant que je ne suis pas parvenu à l’inconnaissance, je ne peux pas vraiment accompagner mon client. Tant que je n’ai pas abdiqué ce que je crois savoir, je ne peux que reproduire ce que je sais déjà. Et croyant savoir, je ne peux pas m’ouvrir à la nouveauté radicale de mon client.

Je le rencontre pour la première fois. C’est notre première séance. Il me parle de sa difficulté à gérer son temps, à séparer travail et vie personnelle. Et voilà qu’aussitôt j’entends monter en moi un refrain connu. Il raconte pendant que je farfouille déjà dans mon cerveau à l’intérieur de ma trousse à outils. J’écoute distraitement, je vois sans regarder… Dans cinq minutes, je vais sortir triomphalement le bon outil. Emballé, pesé… Oui, c’est surtout mon client que je suis en train d’enfermer et de ligoter.

Alors bien sûr, cette situation que cette personne m’apporte aujourd’hui peut évoquer en moi telle problématique ancienne déjà rencontrée chez un ancien client. Je ne peux pas m’interdire la résonnance avec le connu. Pourtant, il va me falloir refuser la connaissance pour être capable de prendre la mesure de la nouveauté absolue apportée par ce nouveau client, avec son identité unique, résultat d’un assemblage de particularités qui n’appartiennent qu’à lui.

Oublier son savoir et ses outils

La personne, qui me fait face aujourd’hui, me raconte une histoire unique dans le temps et l’espace, une histoire qu’elle fait sienne ici et maintenant. Mais demain ou dans quinze jours, à cause de cette séance peut-être, ou d’autres événements à venir, la même personne racontera une autre histoire, avec des causes et des conclusions différentes, avec des personnages et un paysage nouveau. Et moi, accompagnateur, je saurais dès la première fois, ce qu’il faut faire ? Comment le saurais-je dans cet espace et ce temps en mouvement permanent ? Risquerais-je par mon savoir trop vite établi de bloquer cette métamorphose déjà en cours ? Cette occasion de nouveauté et de changement manifestée par mon client peut au contraire être favorisée et multipliée en ouvrant simplement tous les possibles, sans enfermer mon client dès l’aube de notre relation à l’intérieur des murs de mon savoir théorique.

Il ne s’agit pas, bien sûr, de jeter mes outils et brûler mes connaissances. Il faut juste savoir les oublier un temps. Renoncer à la sécurité de mes outils, c’est accepter l’humilité. Et c’est en même temps, accepter de revenir plus tard, humblement, à ces outils pour accompagner mon client en lui offrant la garantie que je ne me prends ni pour un idéologue de la technique et du savoir absolu, ni pour un gourou qui assujettit sa liberté et celle des autres à sa propre toute-puissance.

Renoncer à tout pouvoir

Oublier ses outils, c’est enfin renoncer au pouvoir que j’exerce sur l’autre, même à mon insu, c’est descendre au creux de l’oubli de moi-même. « Ne pas exercer tout le pouvoir dont on dispose, c’est supporter le vide », comme l’écrit Simone Weil.

Creuser en soi le manque pour pouvoir être rempli, telle est la première condition pour entrer dans l’accompagnement. Se disposer au manque, c’est créer en soi la possibilité de l’émerveillement. C’est en donnant une place totale à l’accueil de l’autre que je me mets en état d’être surpris. Tous mes sens sont alors en état d’alerte pour saisir le non-dit, la dissonance d’une phrase ou sa résonnance, la nuance d’un silence, l’infime variation qui modifie le teint du visage, le frisson imperceptible qui glisse à fleur de peau…

Il existe encore une autre raison pour faire le vide en soi, c’est de refuser la récompense qui viendrait dès le début du travail d’accompagnement. « Il faut être un temps sans récompense, naturelle ou surnaturelle », suggère Simone Weil. Cette récompense, je peux l’attendre de la réaction du client : parce que la personne commence à prendre conscience de son problème ou du travail à opérer, parce qu’elle exprime ce besoin de s’en sortir, alors je m’imagine qu’elle commence déjà à changer et qu’elle réalise une partie du problème grâce à mon accompagnement. Ah bon ? Est-ce si sûr ? Est-ce grâce à moi ? Ne suis-je pas en train de chercher ma récompense d’accompagnateur ? Je voudrais déjà qu’à la suite de mon écoute, d’un exercice, d’une simple phrase peut-être, mon client me dise : « C’est grâce à vous ! » Et me voilà récompensé. Mais de quoi ? De moi-même. Je me suis empli de moi-même. Et je deviens sourd, aveugle, insensible. J’ai volé à mon client jusqu’à son énergie.

Du vide à la plénitude

Alors qu’en offrant à mon client mon dénuement, je lui offre le plus beau des cadeaux : celui de visiter sa propre impuissance. En faisant le vide à son tour, il se déleste de ses solutions sans suite, de ses désirs avortés, de ses lendemains qui déchantent depuis trop longtemps. En se vidant des oripeaux du passé, il accumule des forces pour demain et permet au meilleur de lui-même de sortir des recoins pour entrer dans la lumière et éclore enfin dans la fraicheur de l’aurore.

« Alors avec toute la maladresse d’une recherche tâtonnante, il s’avance dans un égal dénuement et laisse surgir de lui ce que, en vérité, il souhaite et ce qui pour l’heure l’entrave, analyse François Roustang (2). Attendu dans une absence de savoir préalable, par lequel il redoutait peut-être de se voir enclos, il s’aventure à prononcer les mots qui le disent et il peut livrer alors ce qui lui tient le plus au cœur et au corps. »

Et mon client peut commencer à entrer dans la plénitude. Comme dit Simone Weil : « La grâce comble, mais elle ne peut entrer que là où il y a un vide pour la recevoir. »

(1) La pesanteur et la grâce. Ed. Pocket.
(2) La Fin de la plainte. Ed. Odile Jacob

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mur berlinComment détruire en nous les murs qui nous enferment ? Comment casser cette chape de béton qui nous cache la source claire et vitale de notre être profond ?

Comment ouvrir ces frontières qui nous éloignent des autres et les gardent à distance ?

Où allons-nous trouver le bulldozer avec lequel pulvériser d’un coup ces barrières infranchissables, ces masses de ciment et de ferrailles qui nous enserrent ?

Désolé, je ne trouverai nulle part ce bulldozer miracle. Et vous non plus. Et je ne vous souhaite pas de l’utiliser si vous croyez l’avoir trouvé. Vous détruiriez tout. Vous écraseriez la source sous les décombres et vous risqueriez de blesser ceux qui vous entourent.

Prendre le temps

Il va nous falloir utiliser des instruments qui sont à notre portée : une masse peut-être, mais parfois un simple marteau, voire un pinceau comme en utilisent les archéologues sur les chantiers de fouille ; et puis du temps, cet outil impalpable, sans lequel aucun changement ne peut s’opérer en profondeur.

Attendre pour laisser l’eau de la source retrouver sa clarté quand j’ai remué le fond boueux. Attendre pour laisser la souffrance advenir et faire son œuvre en passant. Attendre pour laisser à l’autre le temps de prendre sa place, le temps d’exister tout simplement. Il faut savoir attendre pour que la vie change, selon l’expression de François Roustang.

Laisser l’autre existermur ouverture

Avec le temps pour allié et le travail quotidien au rythme de nos outils d’archéologue du présent, commençons par ouvrir des brèches. Laissons passer la lumière d’abord pour commencer à y voir clair. Puis agrandissons ce premier passage pour regarder au-dehors. Remettons-nous à l’ouvrage pour passer un bras et saluer de la main ceux qui sont de l’autre côté.

Et quand nous aurons assez travaillé pour passer la jambe puis le corps entier, allons vers les autres, les bras ouverts simplement. N’invitons pas les autres à entrer dans notre ancienne forteresse, ne les tirons pas de force à l’intérieur. Ne les manipulons pas non plus pour les séduire en les forçant à boire à notre source. Laissons-leur la liberté de boire à leur propre identité.

Plus tard, quand nous aurons fait tomber des pans entiers de notre vieux mur, ils passeront eux-mêmes de l’autre côté, allant et venant à leur guise, sans contrainte.

Alors, nous pourrons nous asseoir ensemble dans les grands espaces, prendre le temps d’admirer et partager nos émerveillements.

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84089875Comment l’émerveillement vient-il ? Comment naît-il en nous ? Faut-il le vouloir, le faire advenir, se mettre « en état de » sentir l’émerveillement ?

Bref, y a-t-il une ou plusieurs méthodes  ? Une trousse à outils, un recueil de trucs et astuces pour émerveillement assuré ? Une science, estampillée par des experts ?

Et s’il n’y avait tout simplement pas de méthode pour se mettre en état d’émerveillé…

S’il s’agissait seulement de tout oublier.

S’il fallait d’abord et surtout savoir attendre.

Pas de méthode ? Y aurait-il contradiction avec ce que j’ai écrit, notamment Comment apprendre à voir des miracles dans le banal ? Non, il n’y a pas opposition. Car bien sûr il y a des moyens pour apprendre à découvrir comment s’émerveiller et comment sortir de nos vieux schémas invalidants et traumatiques. Oui, nous pouvons apprendre à changer notre regard et décider de suivre des chemins de vie, plutôt que ces voies mortelles dans lesquelles nous tournons en rond en remâchant le passé et notre statut de victime.

Décider de changer, c’est bien le préalable indispensable. Même si la décision suit des étapes aux périodes parfois longues et prend des formes variées selon les personnes, la décision de changer venant parfois presque malgré nous à la suite d’un traumatisme, d’une maladie, d’un accident, d’une épreuve violente.

Etape. Le mot est essentiel. Et quand je parle d’apprendre à attendre pour connaître l’émerveillement, je parle de cette première étape.

Qu’est-ce qui m’émerveille ?

Je ne le sais pas toujours.

Je ne le sais pas tous les jours.

Il y a des aubes grises, des après-midi sans soleil et des soirées solitaires. Il y a des moments où je n’entends plus le chant du monde, où je trouve l’autre et moi-même si lourds à porter.

S’ouvrir à l’inconnu

Comment faire ? Il n’y a plus aucun moyen qui vaille dans ces cas-là. Il ne me reste plus qu’à me mettre en état d’attente. Pas une attente inerte, mais une attente active : je me mets en disponibilité, j’ouvre mes sens à l’inconnu, à ce qui va advenir et que j’ignore encore.

L’autre, mon conjoint, mon collègue, mon enfant me plongent dans un état de stress, de tristesse ou de agressivité. Le même, qui la semaine ou l’année dernière me donnait des ailes et s’accordait « à merveille » à mon rythme, est aujourd’hui un facteur de réaction traumatique. Comment est-ce possible ? Et me voilà qui remâche intérieurement : il ou elle agit comme ça parce qu’il ou elle est toujours ceci ou cela, il ou elle ne changera jamais, etc.  Me voilà englué dans le cercle traumatique du ressassement intérieur, des phrases automatiques, des émotions négatives et des réactions décalées.

Plutôt que de réagir justement, je peux me mettre en état d’attente. Attendre sans rien attendre. Sans attendre ce que je crois savoir, ce que je crois connaître par cœur de moi et de l’autre. Ce moi et cet autre que je connais pourtant si mal en réalité.

Mais attendre, ça veut dire quoi ?

C’est la même question que pose un interlocuteur imaginaire dans l’ouvrage de François Roustang : Savoir attendre. Pour que la vie change. Et l’auteur lui répond :

« Pour le savoir, tu devrais te taire cinq minutes et te mettre en suspens, comme si tu étais un oiseau qui plane ou même un oiseau qui est arrêté dans l’air, ne sachant même plus s’il vole ou ne vole pas, s’il est là ou s’il n’est pas là. Il ne s’occupe plus de savoir ni ce qu’il est, ni ce qu’il veut, ni ce qu’il fait. »

Et son interlocuteur, après quelques minutes de silence, répond :

« Ah, mais ce n’est pas mal du tout. Je me sens calme… À vrai dire, je ne me sens rien du tout. »

Et le dialogue continue :

« – L’autre jour, quelqu’un m’a dit lors d’une séance : “Quand on est comme ça, on n’a plus d’humeur.” On ne se préoccupe plus de savoir si on a bien ou pas bien, si on est content ou pas content.
– Mais on ne peut pas rester comme ça tout le temps
– Bien sûr, mais tout de même ça peut durer comme si nous étions sans cesse en contact avec un fond, une base. Les agitations de la mer en surface n’empêchent pas qu’il y ait du silence loin en dessous. Et puis, on s’aperçoit que les choses qui nous troublaient dans notre existence, qui étaient plus ou moins en désordre, qui brouillaient notre vue, on s’aperçoit que ces choses sont mieux en place les unes par rapport aux autres. Surtout, on est plus disponible pour prendre d’un bon côté les événements. »

Voilà ce que je vous propose. La prochaine fois que vous vous sentez entrer en état de réaction négative et invalidante, prenez le temps d’attendre. Attendre avant d’agir. Attendre pour laisser naître en nous ce qui nous correspond profondément. Attendre pour nous ouvrir aux merveilles au fond de nous et aux merveilles à l’extérieur de nous.

 

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